Après vous avoir dit tout le bien que l’on pensait de Après la tempête, le nouveau film de Hirokazu Kore-eda découvert à Un Certain Regard, nous nous sommes entretenus avec son réalisateur qui nous a parlé de son tournage, de sa formidable actrice Kiki Kirin, de Cannes ou de ses projets à venir. De quoi nous faire patienter jusqu’à la sortie du film début 2017.

Le tournage

Après la tempête a été tourné en même temps que Notre petite Sœur, qui se déroulait sur quatre saisons. Le film a été tourné le printemps et l’été, entre deux sessions de tournage de Notre petite Sœur. Les deux projets ont donc été réalisés en même temps.

kore-eda

J’avais évidemment très envie de faire Notre petite Sœur et ce depuis un moment : c’est un projet qui me tenait à cœur. Mais en même temps, j’avais cette idée de scénario en tête. J’ai commencé à l’écrire en pensant que ça prendrait plus de temps. Finalement, je l’ai rédigé beaucoup plus vite que prévu. Le scénario fini, j’en ai parlé à mes producteurs, qui m’ont proposé de le tourner entre les cerisiers et les hortensias. Nous voulions ces deux floraisons, et deux mois les séparent. Nous l’avons donc tourné dans ce laps de temps.

Un scénario original

Les deux projets n’auraient pas pu être réalisés de manière parallèle s’ils étaient tous les deux des créations originales. Ce sont deux processus complétement différents. D’un côté, avec l’adaptation, il faut vraiment s’immerger dans le travail de l’auteur, interpréter les sentiments des personnages et les intentions dans une œuvre qui n’est pas la sienne. D’un autre côté, pour la création originale, il faut aller chercher à l’intérieur de soi, dans sa propre psyché. D’autant que ce film est particulièrement proche de moi, sans être tout à fait autobiographique. Comme ces deux processus sont différents, cela a permis que les deux projets se réalisent simultanément.

Les lieux

J’ai tourné Après la tempête dans une cité dans laquelle j’ai vécu entre 9 et 28 ans, soit presque 20 ans. À l’époque, j’y vivais avec mes parents et mes deux grandes sœurs, puis seul avec mes parents. Ce n’est pas un endroit pour lequel j’avais un attachement particulier. Tous les appartements se ressemblaient : ils étaient de la même surface, avec un mobilier similaire puisque les habitants avaient à peu près les mêmes moyens économiques. Ça n’avait pas un attrait particulier pour moi. Aujourd’hui, c’est une cité qui a été relativement désertée car il n’y a plus d’enfants : ce sont surtout des personnes âgés de 70 à 80 ans qui y vivent, ce qui crée une atmosphère assez particulière. Ce n’est que rétrospectivement, en y revenant après le décès de mes parents, que j’ai malgré tout développé un certain attachement sentimental pour ce lieu.

Kiki Kirin

Pour moi, son plus grand talent en tant que comédienne, c’est sa capacité à être en mouvement perpétuel et intégrer le texte dans le mouvement. Par exemple, elle ne s’arrête pas pour dire une réplique. Elle maitrise tellement les gestes du quotidien qu’on ne peut pas s’imaginer que ce n’est pas la réalité, qu’elle n’a pas vécu là 40 ans. Elle a ce talent incroyable de nous faire oublier qu’elle joue. Elle dit elle-même que les déplacements et les mouvements font 70% du travail et les textes 30%. Elle arrive à accorder cela parfaitement. C’est quelque chose de primordial dans les chroniques familiales.

On avait vraiment le même idéal pour ce film en particulier, celui d’arriver à interpréter quelqu’un d’ordinaire. Et c’est exactement comme cela que je voulais la filmer. Nous nous sommes vraiment retrouvés là-dessus.

Je pensais déjà à elle quand j’ai écrit le scénario. Je voulais donc que ce soit elle. Mais son personnage est un mélange de Kiki Kirin et de ma propre mère. Le résultat est un mélange de ces deux femmes.

La tempête

Les jours de tempête ou de typhon font parmi de ces jours exceptionnels, qui changent du quotidien que vivent les gens. Ici, l’idée était moins de monter la tempête en elle-même que ce qui se produit une fois qu’elle est passée. Ce sentiment de purification, de s’être purgé, d’avoir un regard neuf sur les choses, sur soi et sur les événements. J’ai une image très forte de ma propre enfance dans cette cité : c’est celle de descendre les escaliers du bâtiment après la tempête, le lendemain matin, avec mon sac à dos et d’avoir cette vision de la pelouse qui brille après la pluie. C’est vraiment une image très forte qui m’est restée et j’ai eu envie de travailler autour de ça.

Le titre

J’aime bien After The Storm, je trouve que c’est un bon titre. Le titre japonais, Umi yori mo mada fukaku (Plus profond que l’océan) a une histoire un peu particulière. C’est un extrait de la chanson de Teresa Teng qui passe le soir du typhon à la radio, juste après la météo. J’avais déjà eu recourt au même procédé pour Still Walking, qui en japonais s’intitule Aruitemo aruitemo, qui était déjà un extrait d’une chanson qui passait dans le film. Pour ces deux films, le titre a été trouvé avant même que le scénario ne soit écrit. L’idée était de construire le scénario pour qu’il nous amène à cette scène, où l’on entend le morceau. C’est une façon de faire un peu particulière, mais c’est un procédé commun entre les deux projets.

Les projets

Cela fait presque deux ans que je n’ai pas tourné, mais j’ai plusieurs projets en cours. Le prochain quittera la sphère familiale. Ce sera un film avec teneur un peu plus sociale, qui se passera dans un tribunal. Ce sera donc autour du juridique. J’en suis au début de l’écriture de ce projet.

Cannes

Le festival est d’abord un moment qui me permet de m’interroger sur ce qu’est le cinéma, sur ce que signifie faire des films. C’est aussi un moment où je réalise que je fais partie de l’histoire du cinéma, qui est maintenant vieille de plus de 100 ans, et de réaliser que j’ai apporté ma pierre à cet édifice. C’est l’occasion de prendre un peu de recul par rapport à tout cela. Ce n’est pas forcement quelque chose que j’aimais bien faire avant, mais c’est le cas maintenant.

D’un point de vue plus pragmatique, les premières fois où je venais à Cannes, je venais juste comme ça, mon film sous le bras, sans trop savoir ce qui se passait ni comment on procédait. Au bout de 6 fois, c’est devenu un lieu de rendez-vous très important, puisque c’est là que l’on retrouve notre vendeur international, notre distributeur français, notre attachée de presse et notre traductrice avec laquelle j’ai l’habitude de travailler. C’est une occasion de présenter le film. Ce n’est plus une fin en soi, mais plutôt un point de départ, qui permet de porter le film le plus loin possible dans le monde. Pour cela, le festival de Cannes est une occasion en or pour promouvoir le film en dehors des frontières.

Traduction : Léa Le Dimna

Photos : Elvire Rémand.

Remerciements : Matilde Incerti & Jeremy Charrier.

Propos recueillis par Victor Lopez le 19/05/2016 à Cannes.