Nous sommes retournés à la Maison de la Culture du Japon à Paris (voir article précédent) assister à une représentation d’Ode à la Chair, une pièce de butô dit cubique chrorégraphiée par Emiko Agatsuma. Cette pièce, à l’inverse d’UTT, était dansée par l’ensemble de la compagnie Dairakuradan, en une suite de tableaux à la fois burlesques et mélancoliques.

Les lumières s’allument très lentement, dévoilant peu à peu un tableau d’une rare perfection symbolique : quatre danseuses en foetus dans des cocons de corde rouge suspendus au plafond, les autres accrochées à une falaise, recouvertes de cellophane brillant. Au début, on ne sait pas très bien si ce sont des danseuses ou si elles font partie du décor. Puis elles se mettent à onduler, comme des algues sous la caresse de la marée ou comme des victimes asphyxiées par le film -qui rappelle un supermarché aseptisé, un choix de matière qui heurte l’aspect brut et naturel du récif.

Ode à la chair, c’est un peu cette tension initiale entre la poésie et une sensation d’oppression sourde, mais aussi entre le beau et l’absurde. De tableau en tableau, on assiste à des naissances, ou aux efforts inutiles de proies pour se détacher des fils de leurs cocons, on nous parle d’exclusion, de solitude, et soudain la mélancolie épurée de la scène est remplacée par ce qu’il y a de plus burlesque et de plus débridé dans le butô.

Chacun des tableaux porte sa multitude de significations, son propre décalage. Chacun des corps, tous uniques dans leur conformation ou leur façon de bouger, mais tous réunis par cette couleur blanche dont sont couvertes toutes les danseuses, porte sa propre sensibilité et s’allie à la musique pour réveiller l’inspiration de ceux qui les regardent. Pourquoi les petites filles perdues dans la forêt dévorent-elles la bête poilue qui les effrayait tant ? Pourquoi les femmes en noir si élégantes portent-elles chacune un escarpin rouge et se déplacent-elles comme des araignées ? Pourquoi la soliste, qui représente une sorte de divinité animiste, a-t-elle l’air tour à tour si grave et si joyeux ? C’est drôle quand cela devrait être macabre, c’est d’une tristesse infinie dans la beauté épurée. Dans Ode à la chair, rien n’est tout noir ou tout blanc, et les choses vont crescendo jusqu’à ce que, finalement, les danseuses se raccrochent à leur falaise, recomposant le tableau initial et bouclant le cycle qu’elles avaient démarré.

Florence Rivières

Yasuhiro Kobayashi 1
(c) Yasuhiro Kobayashi

 

Chair 1 - Naoko Kumagai_opt
(c) Naoko Kumagai
YK 3
(c) Yasuhiro Kobayashi

 

(c) Yasuhiro Kobayashi
(c) Yasuhiro Kobayashi

 

Chair 2 - Naoko Kumagai_opt
(c) Naoko Kumagai

 

Chair 6 - Naoko Kumagai_opt
(c) Naoko Kumagai